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  • Sur les roots du Nouveau Monde
  • : La vie à Bluefields, les problèmes et les solutions liés au manque d'accès à l'eau potable et à l'absence d'assainissement, des blagues et des calembours

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Développement non durable


« Les meilleures technologies seules ne sont pas une solution. » Le dicton est connu au sein des ONG qui essaient d’améliorer les conditions de vie des populations au moyen de solutions techniques. Mais si la grande majorité des acteurs du développement connaît la formule ou au moins l’idée, tous ne l’appliquent pas forcément de la meilleure manière qui soit.


Prenons l’exemple de ce pasteur évangéliste fanatique que j’ai rencontré à Makengue et dont j’avais brièvement parlé dans l’article relatant le voyage de Noël avec Casey et Guthrie. Je ne le mettrais pas personnellement dans la catégorie « acteur du développement » mais plutôt dans celle de « vendeur de Dieu en échange de babioles ». Que fait ce brave type à Makengue ? Il débarque avec son groupe électrogène pour regarder Rambo le soir, puis commence par construire une église (évidemment) en haut de la colline. Ensuite, il se dit qu’il pourrait construire une latrine : bonne idée ma foi. Je ne sais pas s’il a étudié les différents types de latrines mais il va au plus simple : la fosse creusée dans le sol surmontée d’une superstructure rustique. Normal en l’occurrence, la communauté est isolée et la construction d’une latrine sèche avec fosse en béton serait coûteuse et compliquée. Là où le bât blesse, c’est plutôt au niveau du choix de l’emplacement de la latrine : tout en haut de la colline. L’eau souterraine contaminée par les excréments et chargée de pathogènes circulera tranquillement d'amont en aval, rendant l’eau du puits que le génial pasteur a prévu de creuser en bas de la colline impropre à la consommation.

 

Eglise Makengue

L'église de Makengue

 

Car le pasteur ne compte pas en rester là. Toujours armé de ses bons sentiments et de son incompétence, il souhaite créer un réseau de distribution d’eau vers les 2 maisons du hameau et l’église. Il va donc creuser un puits pour pomper de l’eau contaminée à l’aide d’un générateur diesel (où les habitants vont-ils trouver le carburant ?) vers un réservoir situé au sommet de la colline, d’où l’eau sera distribuée par gravité vers les maisons. Le pasteur ayant entendu que l’eau souterraine était impropre à la consommation, il veut installer des filtres pour la traiter. Soit dit en passant, l’eau n’est pas nécessairement impropre à la consommation. Elle l’est seulement lorsqu’elle est polluée, par une latrine construite trop proche du puits, par exemple. Le pasteur a donc acheté des filtres pour traiter l’eau. Il a seulement oublié de se renseigner : existe-t-il différents types de pollution de l’eau ? Ces différents types de pollution requièrent-ils différents types de traitement ? Sans rien connaître au sujet, il ramène de son Alabama natal des robinets filtrants, qui fonctionnent à l’aide d’une cartouche de charbon actif. Le charbon actif est un procédé intéressant pour brancher sur les robinets de nos maisons connectées à un réseau d’eau potable. Il permet d’éliminer une bonne partie des polluants chimiques, notamment les résidus de produits chimiques de synthèse tels que les pesticides ou le chlore. Par contre, il n’a aucun effet sur la contamination biologique. Et c’est bien là le problème : l’eau du puits a un risque infime d’être polluée chimiquement. Il n’y a pas de cultures à proximités, à la rigueur un peu de lessive pourrait s’infiltrer. Les filtres du pasteur s’avèrent donc impuissants à traiter la forme de pollution qui peut constituer un risque pour la santé des habitants de Makengue : la pollution biologique. Pire, il a contribué à créer cette pollution à cause de sa latrine mal conçue. Ajoutez à cela que les cartouches de charbon actifs doivent être remplacées approximativement tous les 400 litres d’eau filtrée, et vous comprendrez pourquoi ce « développement » est un exemple de ce qu’il ne faut pas faire. On ne trouve pas de cartouches de charbon actif à Greytown. Pas plus à Bluefields. Pensez vous que les habitants de Makengue vont dépenser leurs maigres économies pour aller à Managua acheter des cartouches de charbon actif ?


Je tiens à préciser, cette diatribe n’a rien de personnel contre ce pasteur ou contre quelque Eglise que ce soit. Mais ces gens là avec leurs projets en carton décrédibilisent le travail des ONG qui sont présentes sur place et qui essayent de comprendre et analyser les situations avant de foncer tête baissée. Parfois j’ai le sentiment que les gens des communautés n’ont simplement pas confiance en les ONG parce qu’ils ont vu passer trop de charlatans.

 

Et puis il y a blueEnergy, qui a fait énormément d’erreurs de ce type et qui en fait encore (mais moins quand même). Petit à petit, les volontaires restent plus longtemps et comprennent mieux les situations. Et ceux qui occupent des postes de coordination comme moi sont peu à peu remplacés par des locaux qui connaissent mieux les gens et leurs mentalités, même si les mestizos sont sur-représentés et qu'entre les différentes ethnies le courant ne passe pas toujours très bien.



Eau, Assainissement, Hygiène et Social


Je divague, je divague, et je ne parle pas des activités en rapport avec l’eau et l’assainissement. Le programme n’échappe bien sûr pas à ces problèmes auxquels sont confrontés tous les acteurs du développement. Lorsque je suis arrivé à Bluefields il y a deux ans, j’ai effectué une visite de suivi des filtres installés précédemment. Déception ! Environ 60% d’entre eux n’étaient pas utilisés correctement ou pas du tout. Ils prenaient juste la poussière dans un coin de la maison. La technologie est-elle pour autant mauvaise ? Non ; elle fonctionne très bien dans certaines régions du monde. N’y a-t-il pas de besoin de solutions de traitement de l’eau à Bluefields ? Si, et pas qu’un peu. Alors on a décidé de continuer avec les filtres de biosable, mais lorsqu’en 2011 ont commencé les grands projets nous avons modifié la méthodologie d’implémentation. Pour améliorer l’impact et la durabilité des projets nous travaillons sur trois axes : la sélection des bénéficiaires, la participation de ceux-ci au projet et l’assistance de blueEnergy sous forme de formation et de suivi.

 

 

Sélectionner des bénéficiaires responsables

 

Je travaille dorénavant avec Vladimir, qui parle un peu créole, ce qui n’est pas courant chez les mestizos. Il est sympa, a un bon contact avec tout le monde, c’est un bon copain et il est efficace au travail. Pour s’assurer qu’un filtre ou un puits sera bien utilisé et maintenu en bon état, il faut commencer par choisir des personnes responsables et motivées. C’est une partie du travail de Vladimir. En général, on commence par les puits, qui motivent plus les gens au premier abord. Les bénéficiaires de puits doivent remplir certains critères : niveau de revenu bas, nécessité réelle, volonté de s’impliquer dans le projet. Pour effectuer une présélection des bénéficiaires, nous travaillons en partenariat avec la Mairie de Bluefields, l’Entreprise Nationale des Réseaux d’Eau et d’Assainissement, et le Ministère de la Santé afin de définir les quartiers où l’accès à l’eau est le plus problématique. Je sais ce que vous allez dire : « pourquoi y a-t-il un bureau de l’Entreprise Nationale des Réseaux d’Eau et d’Assainissement à Bluefields s’il n’y a de réseau ni d’eau, ni d’assainissement ? » Il y a l’entreprise, c’est déjà ça. Et en fait, il y a un petit réseau qui distribue de l’eau non potable à un nombre très restreint de quartiers de Bluefields. Et il y a des projets pour que cela change.

 

Maison de Celia

Maison d'une bénéficiaire de puits et de filtre. Voyez le puits rustique dont l'eau n'est pas utilisée pour boire

 

Vladimir va dans les quartiers présélectionnés et parle aux gens, explique le projet, et évalue les nécessités. Cela tient compte du nombre de bénéficiaires, notamment du nombre d’enfants de moins de 5 ans, les plus sensibles aux maladies hydriques. Cette méthode est beaucoup plus efficace que de passer par les associations de quartier, dont les représentants proposent des listes de bénéficiaires plus souvent basées sur leurs amitiés et relations que sur les besoins des familles. D’ailleurs, je n’ai jamais vu une liste proposée par les représentants du peuple dans laquelle ne figurent pas les représentants en question. Le plus difficile et le plus important est de bien choisir les premiers bénéficiaires quand nous entrons dans un nouveau quartier. Ensuite, le bouche à oreille fait le reste : les gens les plus motivés viennent nous voir d’eux-mêmes. Les familles choisies sont ensuite réunies pour une présentation du projet, afin que les choses soient bien claires avant de commencer. Nous expliquons quels sont les engagements de blueEnergy et des bénéficiaires, comment fonctionne la perforation, quels sont les risques et comment faire bon usage et maintenance du puits. Il est toujours préférable que les bénéficiaires sachent avant de commencer que nous ne pouvons donner de garanties quant au bon fonctionnement du puits. Les parois des puits peuvent s’effondrer, particulièrement ceux construits dans des sols de type marécageux. Parfois le sol est très dur et le puits n’atteint pas la profondeur souhaitée. La perforation peut être stoppée par une pierre. Le puits peut donner une quantité d’eau limitée. En développant nos connaissances des sols et du procédé de perforation nous limitons ces risques mais n’atteindrons probablement jamais une réussite de 100% avec la technique baptiste.


Les familles bénéficiaires de puits sont systématiquement invitées à bénéficier d’une formation sur l’Eau, l’Hygiène et l’Assainissement et à bénéficier d’un filtre de biosable. L’idée est, lorsque les profils de projets incorporant un volet « latrines » seront approuvés, de proposer une solution complète aux personnes : formation à l’hygiène, assainissement et protection de la source au moyen de latrines, pompage d’eau provenant de nappes relativement protégées grâce aux puits baptistes, traitement et stockage sûr de l’eau avec les filtres de biosable et le seau de distribution quin intègre un couvercle et un robinet.

 

 

Demander une participation sous forme de travail


Chaque puits baptiste bénéficie en moyenne à 5 familles. Chaque famille bénéficiaire doit apporter la main d’œuvre de 2 hommes jusqu’à ce que le puits soit perforé, ce qui peut prendre de 1 à 2 semaines. Ces 10 hommes sont soit des membres des familles bénéficiaires, soit des chamberos payés par ces familles. Cependant, bien que les choses soient très claires dès le départ, la participation est souvent un problème, et nous nous retrouvons de nombreuses fois avec 5 ou 6 hommes pour creuser. Le puits prend alors du retard et les travailleurs se démotivent. C’est pourquoi nous allons construire une machine de perforation motorisée. Dans ce cas, la participation en travail des familles serait moindre et devrait être compensée par une participation financière ; par exemple on pourrait demander aux familles de payer les matériaux pour construire la dalle et la pompe.

 

Perforation San Mateo

 

Perforation Santa Rosa

Bénéficiaires creusant leur puits


Les bénéficiaires souhaitant recevoir un filtre doivent travailler une journée à l’atelier de blueEnergy. Au programme : construction du filtre le matin et préparation du sable (tamisage et lavage) l’après-midi. Les bénéficiaires doivent aussi venir à l’atelier de blueEnergy le jour de la livraison des filtres pour aider à charger la camionnette et expliquer au chauffeur comment se rendre chez eux, sachant que les maisons de Bluefields n’ont pas de numéro et que les rues n’ont pas de nom.


L’idée de demander la participation des bénéficiaires sous forme de travail n’est pas seulement pour bénéficier de main d’œuvre gratuite. Bien sûr sans celle-ci, les projets seraient très coûteux et quasiment impossibles à financer. Mais c’est aussi et surtout une façon de responsabiliser les bénéficiaires et de leur faire prendre conscience que c’est leur filtre et que bien l’utiliser et l’entretenir, c’est aussi respecter leur propre travail.

 

 

Demander une participation sous forme d'argent

 

Une participation économique peut également être demandée. Pas de discrimination en fonction du niveau de revenu de la famille : tout le monde paie la même somme. Pour les filtres de biosable, nous demandons 50C$, c'est-à-dire environ 1,5€. Un montant qui peut paraître dérisoire, mais qui représente une somme non négligeable pour certaines familles. Mais aucune famille n’a jamais refusé de participer au projet pour ce motif. Nous songeons à augmenter cette somme pour qu’elle soit un peu moins symbolique et un peu plus réelle. La difficulté est de ne pas dépasser un seuil qui empêche les familles les plus humbles de participer au projet.


Là encore, la participation économique n’est pas pour renflouer les poches de blueEnergy. Si l’argent collecté est utilisé pour construire plus de filtres, le but premier est de responsabiliser les bénéficiaires.

 

 

Former les bénéficiaires

 

Avant de recevoir un filtre, les bénéficiaires doivent participer à une formation d’une demi-journée autour des thèmes de l’eau, l’assainissement et l’hygiène, avec une partie spéciale concernant l’opération et la maintenance du filtre de biosable.

 

Auditoria 001

Un bénéficiaire explique les routes de transmission trouvées par son groupe


La méthodologie de la formation est clairement calquée sur celle de CAWST, l’organisation qui avait organisé l’atelier auquel j’avais participé à Antigua Guatemala. Pendant les trois heures de la formation, nous essayons de faire le plus possible d’activités participatives, de jeux en petits groupes et de dynamiques pour garder l’attention des participants. Un manuel de formation est distribué aux participants.

 

Dessins CAWST

Exemples de dessins utilisés dans les activités de groupe

 

L’installation des filtres et les visites de suivi sont également des moments privilégiés pour faire un peu de formation continue et rappeler les règles de base aux bénéficiaires. En effet, il s’agit alors d’un échange beaucoup moins impressionnant pour les timides, qui se déroule seulement entre le bénéficiaire et le technicien de blueEnergy. Ceux qui ont peur de parler en public ou de poser des questions qui leurs paraissent stupides se lancent en privé, et bien souvent, nous nous apercevons qu’il restait des doutes et des incompréhensions. Cela nous aide aussi à améliorer les formations, en ayant une meilleure idée des points qui peuvent être mal compris.

 

Livret formation

Le livret de formation remis aux participants

 

 

Suivre les installations pour s'ssurer de leur bon usage et fonctionnement

 

Les visites de suivi permettent de faire en sorte que les bénéficiaires ne se sentent pas abandonnés et qu’ils maintiennent leurs installations en bon état. C’est une façon relativement artificielle de s’assurer que les installations restent utilisées. Si un jour nous avons 5000 filtres installés à Bluefields ou dans les communautés, nous ne pourrons pas effectuer de visites de suivi chaque mois ou chaque trimestre… que se passera-t-il alors ? Au moins trois visites de suivi sont cependant nécessaires durant les premiers mois suivant l'installation du filtre ou du puits. Ensuite, l’avenir dira si les projets sont durables.


L’un des problèmes principaux est que bien souvent, lorsqu’un filtre ou un puits a un léger problème technique, les bénéficiaires ne le réparent pas d'eux-mêmes, et ne nous contactent pas non plus pour que nous le fassions. C’est particulièrement vrai pour les puits, qui sont partagés entre plusieurs familles : habituellement, personne ne veut faire l’effort. Pour limiter le risque que cela se produise, nous mettons l’accent sur la sélection des bénéficiaires, en essayant de nous assurer que ceux-ci sont des personnes responsables et que les familles maintiennent des relations étroites depuis de nombreuses années.

 

Visite de suivi

Visite de suivi chez une bénéficiaire de filtre


Un suivi régulier parait donc nécessaire mais il semble irréaliste que blueEnergy s’en charge à long terme. L’idée est de former des promoteurs de santé qui effectuent des visites de suivi régulières. Pour l’instant cela ne fonctionne pas : aucun projet n’accepterait de payer le salaire de promoteurs de santé communautaire sur plusieurs années et les personnes qui acceptent de faire ce travail bénévolement ne le font pas sérieusement. Nous pensons pour résoudre ce problème à travailler en collaboration avec le Ministère de la Santé afin que leurs promoteurs de santé professionnels puissent effectuer le suivi des installations de blueEnergy. J’ai rendez-vous avec la coordinatrice de ce programme mercredi pour en discuter.


Pour conclure, je voudrais juste nommer les membres de mon équipe qui font un super boulot et sans qui rien de tout cela ne serait possible : William, responsable des filtres et de l’atelier ; Guthrie, technicien des filtres ; Hector et Pilin, perforateurs de puits ; Vladimir, responsable de la partie sociale ; Jayne, en charge des analyses d’eau. Ca, c'est fait.

Par Thib
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 19:20

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Commentaires

salut tib

vu que tu rentres bientot préviens nous avant qu'on puisse d'organiser. (par ex, je n'habite plus rue de valmy :) )

j aime bcp ce post qui permet de bien comprendre la difficulté notamment sociale du boulot ce qui n'est pas évident au 1er abord

 

Commentaire n°1 posté par xav le 12/04/2012 à 13h14
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